Après le Namadgi, on passe deux jours à Canberra, capitale de l’Australie. C’est l’une des toutes premières villes que j’ai visité, en novembre 2006. C’était il y a plus de deux ans déjà. Je reconnais les rues et les boutiques, le grand pont qui s’élance à travers le lac, l’arceau du National Museum qui dépasse au loin. A l’époque, c’était le début de l’aventure. Aujourd’hui, mon voyage touche à sa fin. C’est à Canberra que s’achève notre remontée vers le nord : c’est le point de demi-tour. Dans une semaine, nous devons être à Melbourne, où Benoît s’en ira en ferry vers la Tasmanie, Nanie attendra l’arrivée de sa mère et moi je prendrai enfin l’avion maudit qui me fera quitter l’Australie.
Mais pas de pensées moroses tout de suite. Pour le moment, il nous reste encore une semaine de découverte et de bush, à commencer par un dernier passage dans le Kosciuszko National Park. C’est peut-être là notre dernière chance de voir des brumbies. Les brumbies, ce sont tout simplement des chevaux sauvages. En Australie, ils sont une créature très paradoxale. D’un côté, ils représentent une catastrophe écologique puisqu’ils entrent en compétition avec la faune endémique au niveau des ressources en eau et en nourriture, et ils causent de graves problèmes d’érosion. Mais d’un autre côté, ils font également partie intégrante du folklore australien : le poète Banjo Paterson, notament, les a rendu très célèbres dans ses balades, la plus connue étant The Man from Snowy River. Et puis, un cheval sauvage, il faut le dire, ça a un panache qui a toujours exercé une certaine fascination sur l’esprit humain. Pour notre part, jusqu’à présent, nous avons vu les panneaux routiers avertissant de leur présence, nous avons trouvé leur crottin et peut-être suivi leurs sentiers, mais de brumbies nous n’avons pas vu ne serait-ce que l’ombre d’un sabot. La pression monte.
On s’engage sur Long Plain Road. Comme son nom l’indique, cette route de terre s’étend à l’infini sur une vaste plaine entre les collines. On roule tranquillement quand je repère des points noirs suspects sur les pentes dégagées sur notre droite. Je me tais, je scrute et j’attends qu’on s’approche. Il s’agirait de ne pas donner de fausse alerte après tout. Peu à peu, les points se transforment en quadrupèdes. Encore un peu… encore un peu et ça y est, j’en suis sûre, le troupeau d’animaux qui se trouve là ce ne sont ni des moutons perdus ni des vaches égarées, mais bel et bien des chevaux sauvages !
La voiture arrêtée sur le bord de la route, on s’éjecte de nos sièges à toute vitesse et on s’élance à travers la plaine sans plus se poser de questions. Nos brumbies, on veut les voir de près ! On se met à courir dans cette herbe haute potentiellement truffée de serpents sans y accorder la moindre arrière-pensée, et on se retrouve très vite dans une zone marécageuse aux abords d’un petit ruisseau étouffé d’herbe. Qu’à cela ne tienne, il suffit d’avancer en équilibre sur les grosses touffes de ces dernières, puis de franchir le ruisseau d’un bond avant de se remettre à courir pour grimper la colline… Nanie, trahie par ses savates, doit battre en retraite du mauvais côté de la rive. Benoît et moi, on cavale à perdre haleine.
Le troupeau doit se composer d’une bonne vingtaine de chevaux, dont un ou deux poulains. Ils nous regardent arriver, les oreilles en alerte, puis s’éloignent au trot. Ils montent la côte avec bien plus d’aisance que nous, et se mettent à galoper au sommet de la crête. En contre-bas, tout en fonçant et sautant dans les herbes dans une vaine tentative de rester à leur hauteur, on regarde leurs silhouettes étendues filer sur fond de ciel nuageux, on vole quelques clichés à la va-vite. Ils disparaissent, on atteint le sommet à notre tour. Ils sont déjà en bas, de l’autre côté, à galoper au fond du vallon. La sensation de puissance et de liberté qu’on ressent à les regarder, et à la course-poursuite grisante à laquelle on vient de se livrer, est inégalable. Les chevaux sauvages, c’est un cliché qu’on voit parfois dans les films – Into the Wild en tête. En vrai, ce n’est pas comme au cinéma. On ne peut pas aller en plein milieu des chevaux pour faire le con, et c’est juste mille fois mieux.
On rejoint Nanie, sourire jusqu’aux oreilles : on vient de courir avec les brumbies.
Galerie photo : Kosciuszko National Park




























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