Dans l’article précédent, nous vous avons beaucoup parlé du fleuve Murray, cours d’eau salvateur qui alimente les systèmes d’irrigation de bien des fermiers et offre de nombreux hâvres de paix aux oiseaux aquatiques… sans parler de nombreux spots de camping sauvage pour joyeux hippies ! Mais il demeure une facette du Murray que nous n’avions pas mentionné : ses courbes tracent une frontière naturelle et politique entre le Victoria et le New South Wales. Et de l’autre côté de la frontière, à une centaine de kilomètres de route, se trouve un parc national perdu dans ce recoin sud-ouest du NSW : le Mungo.
Le Mungo National Park est intégré à une zone de conservation plus vaste, du nom de Willandra Lakes : l’ensemble de cette région est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO (« World Heritage » comme vous diront nos amis anglophones). Bien qu’au total il n’y a pas moins de 16 sites ainsi classés en Australie, Willandra Lakes et son Mungo NP sont l’un des rares à trouver leur place dans cette liste pour deux raisons : héritage naturel ET culturel. Ce réseau de lacs (maintenant asséchés depuis des milliers d’années) est non seulement un chef d’œuvre d’érosion, mais a également été habité par des aborigènes en continu depuis 40.000 ans…
Dans ces conditions, vous comprendrez que quitte à être à la frontière, nous avons rapidement décidé de sauter le pas (ou plutôt de traverser le pont) : en un clin d’œil, nous voici du côté NSW du fleuve. Le bitume de notre route s’efface bientôt en un nuage de poussière, et c’est une bonne vieille « dirt road » comme on les aime qui nous fait traverser les plaines désolées de l’outback. Chargé d’un barrage de nuages gris, le ciel semble crouler contre la terre orangée de ces terres oubliées. Une collection caoutchouteuse de pneus déchirés décore le bas-côté. Un nuage de corbeaux s’envole du cadavre éventré d’un émeu en voie de dépeçage méticuleux. Un horizon plat et infini s’étend à 360°, la route défile sans panneau et presque sans autre traffic que nous. Le ciel terne, voleur de lumière, entrave le charme brûlé du paysage, et les corrugations à effet plaque de tôle fatiguent notre enthousiasme.
Enfin, on atteint l’entrée du parc, où se situe l’aire de camping. Un snack vite avalé, et on dérive à pieds vers un point de vue tout proche : une immense plaine de saltbush et bluebush s’ouvre à nos pieds et disparaît au loin dans un horizon marqué par la ligne blanche de dunes de sable momentanément éclairées par un rayon de soleil lointain et inaccessible. Il y a 20.000 ans, l’étendue que nous avons sous les yeux était un vaste lac, rempli d’eau et de poissons qui nourrissaient les tribus vivant sur ses berges. Aujourd’hui, il ne reste aucune trace de cette clémente opulence, et un autre type de beauté a pris le dessus : une beauté sèche et sauvage, hermétique et fascinante.
On s’aventure dans la plaine au sol craquelé. Le son du vent résonne et bourdonne partout alentours, on l’entend venir, grandir et siffler sur des kilomètres, porteur de désolation et d’un froid inhospitalier. Quelques kangourous se redressent en alerte à notre approche : pelage brun foncé familier des western grey, et museaux dignes des grands red (à noter que, malgré leur nom, les « kangourous rouges » oscillent entre deux couleurs : les mâles sont principalement d’une teinte rouille comme le suggère le nom de l’espèce, mais les femelles sont plus souvent bleutées). On erre un moment sous le regard de ces sentinelles qui sont ici à leur aise, puis on revient vers notre morceau de civilisation mobile : tente et voiture nous offrent un abri confortable où lire et nous détendre. Une demi-douzaine de petits piafs gris aux ailes de bronze viennent inspecter notre campement avec aplomb dans une symphonie de piaillements grinçants : il s’agit d’apostlebirds, très charismatiques avec leur plumage ébouriffé et leur tête de pirates… En leur compagnie, on glandouille jusqu’à la tombée de la nuit : un bon dîner sur les barbecues, et au lit !
Inattendu mais vrai : une pluie fine et continue s’échappe des nuages toute la nuit durant pour venir se déverser sur le sol assoiffé de l’outback. Sous nos pieds, la terre argileuse s’est changée en boue orange parsemée de flaques d’eau laiteuses. En attendant qu’Emilie et Van se réveillent, je m’en vais patauger dans la gadoue. Les apostlebirds sont de sortie avec leurs grincements habituels : l’un d’eux, perché sur une branche juste au-dessus de la tente de Van, s’égosille dans l’espoir vain de faire réveil-matin. Raté, il a le sommeil lourd notre Van ! Plus loin, un éclat de bleu-vert attire l’attention : l’œil averti remarque bientôt une dizaine de mallee ringnecks qui picorent le sol. Il y a également un ou deux couples d’un perroquet jaune terne qui se fond parmi le feuillage : visage bleu et une touche de rouge sur les ailes, il s’agit sans doute de blue bonnets.
De retour au camp, les dormeurs sont réveillés et on s’avale un bon ptit-déj’. Van reste au camp tandis qu’Emilie et moi allons rapidement faire un saut au centre d’information pour vérifier la météo et l’état des routes : c’est simple, elles sont toutes fermées. Toutefois, ce statut va certainement changer d’ici quelques heures, et un sentier part du centre d’info pour nous occuper en attendant. On va chercher Van, et c’est parti pour la marche ! A mesure qu’on se balade, le temps s’éclaircit, les nuages sont graduellement dégagés par le vent et le retour du soleil rend enfin justice au paysage qui nous entoure : ciel bleu, sol orange, mallee et cyprès. Un miner disparaît dans les feuillages. Sur un arbre mort, un couple d’apostlebirds se serrent fort l’un contre l’autre pour se protéger du vent. A leurs pieds, tout un escadron de leurs congénères est de sortie pour patrouiller le territoire. Dans les fourrés, on rencontre plusieurs kangourous petits et grands. Depuis le sommet d’une dune, on contemple l’immensité environnante, cet outback magnifique qui nous semble regorger de vie. Un ou deux rapaces planent au loin dans le ciel d’azur. On revient au centre d’information les yeux grand ouverts et l’esprit déjà conquis pour découvrir qu’une partie de la route est maintenant ouverte : nous pouvons sans plus attendre nous rendre jusqu’aux Walls of China, les dunes qui font la renommée de l’endroit.
A bord de notre vaillante voiture, on traverse le lit du lac Mungo pour arriver au pied de ces dunes de sable blanc que nous avions déjà aperçu de loin hier. Sur le chemin, on rencontre une famille de western grey kangaroos au grand complet : une maman, son joey dont la tête dépasse de la poche ventrale, et son aîné qui suit à pieds, comme un grand. De près, les dunes révèlent leurs nuances : blanc crémeux, jaune clair, brun pâle et même rose saumon sont les différentes teintes correspondant aux différentes époques auxquelles le paysage s’est formé. Appelée « lunette », cette longue série de dunes trace un vaste croissant de lune dans la plaine et est parsemée de tours d’érosion : du sable sculpté par le vent, moulé par l’eau. Il parait difficile de décrire ce paysage lunaire, désertique et fantastique à la fois. Le sable est fin et pur, il s’écoule soyeusement à chacun de nos pas. Quelques arbres et buissons solitaires y poussent. En haut d’une dune, nous avons vue d’un côté sur le lac Mungo que nous venons de traverser, et de l’autre sur des plaines aux airs de savanne qui nous paraissent déjà plus propices à l’existence. Après une longue exploration, on revient à la voiture : nos esprits sont ensorcellés, mais nos estomacs ne perdent pas le nord ! En compagnie de grands corbeaux aux ailes noires et aux yeux glacés, on avale nos sandwichs. Dans les plaines, on trouve d’autres kangourous, et des squelettes immaculées. En les regardant, on ne peut s’empêcher de penser aux squelettes qui ont été trouvés dans la lunette par paléontologues et archéologues : les restes fossilisés d’une « mégafaune » disparue il y a des milliers d’années…
L’après-midi touche à sa fin. Van, d’humeur paresseuse, décide de rester à la voiture tandis qu’Emilie et moi allons profiter d’une dernière balade dans les dunes de la lunette. Lumière adoucie et ombres qui s’allongent, mais pas de coucher de soleil spectaculaire : barrage de nuages bas sur l’horizon. Au cours de nos vagabondages, Emilie repère un oiseau de proie perché sur un arbre solitaire, au sommet d’une dune. On s’approche de très, très près : c’est un wedge-tailed eagle, le plus grand rapace d’Australie, et sans doute le plus majestueux. Seul, il surveille son royaume de sable et de vent et ne nous prête pas la moindre attention tant nous sommes insignifiantes. Il dégage une aura puissante de force tranquille, d’assurance et d’éternité. Dans le silence des dunes du Mungo, on comprend sans un mot pourquoi dans certains mythes aborigènes, Bunjil le Créateur est représenté sous la forme d’un wedge-tailed eagle : l’instant est magique, indescriptible. Le crépuscule rosé fait ressortir la couleur du sable. Pleines d’un sentiment de gratitude intense, on laisse la silhouette du souverain ailé derrière nous.
Le lendemain, ce sont à nouveau les apostlebirds qui égaient notre petit-déj’ en venant observer nos bols et bouilloire, et en se posant en « brochette » sur le toit du dunny. Un kangourou se balade également sur l’aire de camping. Il n’a pas plu cette nuit et le temps semble dégagé : c’est avec bon espoir de voir le reste de la route s’ouvrir que l’on gare notre voiture devant le centre d’information, au beau milieu d’une rangée de 4×4. Eh oui, c’est bon : la route est ouverte ! C’est parti, et nous sommes les premiers sur la piste. On atteint à nouveau la silhouette maintenant familière de la lunette, et on poursuit cette fois avec joie pour suivre le reste de la route, qui longe les dunes avant de les traverser vers leur extrêmité. Au sommet, un point de vue permet d’admirer l’ensemble de la lunette, et la route de terre rouge qui nous a amené jusqu’ici, qui parait s’étendre sans fin à travers les buissons secs qui composent le fond du lac Mungo.
On poursuit notre chemin pour découvrir ce qui se cache de l’autre côté des Walls of China : la route de terre trace une longue boucle au travers d’Allans Plain, dans un paysages à l’allure plus clémente où l’on trouve des arbres disséminés et des patchs de mallee. Parfois, des bouquets de fleurs sauvages jaunes ou blanches explosent sur le bas-côté. Souvent, on aperçoit des kangourous et des bandes d’émeu, les plumes folles dans le vent. On a une impression de savanne et de safari.
Une side track nous emmène jusqu’à Vigars Well, où l’on rejoint à nouveau les dunes. On ne compte même plus les kangourous et les émeus tant on en voit à la pelle ! Jusqu’à présent, ce petit paradis de pistes rouges et d’outback était à nous seuls, mais tandis qu’on laisse la voiture derrière nous pour aller explorer les dunes, un convoi de 4×4 apparaît à l’horizon : ça voyage en bande ! Pour notre part, nous laissons les mécaniques derrière nous pour grimper sur les plus hautes dunes : le sable blanc se dérobe voluptueusement sous nos pieds maladroits. Un vent puissant souffle en continu et transporte des bourrasques de sable du sommet des dunes, fait couler des rivières poudreuses à ras du sol sur leurs flancs : chaque année, les dunes se déplacent ainsi de plusieurs mètres ! Dans le ciel, loin au-dessus de nos têtes, sa majesté l’aigle aux ailes déployées, un tracé de rouge le long de la ligne des épaules, tournoie langoureusement puis disparaît.
On revient à la voiture : le convoi de 4×4 a beau être arrivé après nous, il est déjà reparti et nous serons tranquilles jusqu’au bout à nouveau. La boucle formée par la route se poursuit via le Lake Leaghur (tout aussi asséché que le Mungo, bien sûr : il n’y a qu’un australien pour continuer à vous appeler « lac » une dépression qui n’a pas été remplie depuis 15.000 ans…) et le vieux Zanci Homestead en ruines dont seul se tient debout et intact l’increvable dunny. La boucle s’achève : retour à la case départ près du centre d’information. On en profite pour visiter le Woolshed (c’est-à-dire le bâtiment qui servait auparavant à la tonte des moutons) : un bel édifice, simple et rustique, qui dégage une odeur agréable de bois et de mouton. Des rais de lumière traversent les parois de bois de toutes parts, et tomber sur de vieilles machines endormies. Notre visite du Mungo National Park touche à sa fin : ne nous reste plus qu’à revenir 100 bornes en arrière, pour rejoindre Mildura et retourner camper sur les rives du Kings Billabong, du côté Victorien de la frontière…
Galerie photo : Mungo National Park













Eh ! ça donne envie ces photos ! Vous avez du passer de chouettes moments hauts en couleurs. On prend note, comme d’hab’… la liste se ralonge je ne sais pas comment on pourra tout voir ;-) Merci pour les messages sur Exploz.fr :-) BONNE ROUTE A VOUS ! A bientôt.