Après une matinée horrifico-distrayante dans la Daintree, on décide qu’on a eu notre compte de touristes pour quelques mois. En fait, ce bref passage à Mossman Gorge nous a laissé si effarouchés qu’on renonce à pousser jusqu’à Cape Tribulation, et à la place on monte les collines en direction de l’arrière-pays : les Atherton Tablelands.
A mesure qu’on prend de la hauteur, on laisse derrière nous les cars de touristes. La végétation offre un contraste saisissant aux forêts luxuriantes de la côte : ici, le vert cède la place au brun et les eucalyptus dominent dans les bois secs parsemés de termitières géantes. On comprend vite pourquoi : à l’entrée du village de Mareeba, un panneau annonce fièrement qu’ici, on a droit à 300 jours de soleil par an.
Une piste de terre rouge s’enfonce à travers la Dinden State Forest, et s’achève dans une clairière au bord d’Emerald Creek. Un sentier disparaît parmi les eucalyptus, vers le sommet de la colline. Des dizaines de petits lézards disparaissent dans les hautes herbes à notre passage, des termitières montent la garde un peu plus loin. Bientôt, on atteint les cascades, et contrairement à ce que les alentours secs pourraient laisser présager, elles coulent avec force sur une paroi rocheuse couleur crème et caramel. On s’installe un moment pour regarder l’eau dévaler et créer une succession de petits bassins avant de se rassembler pour former le cours de la rivière. Nous sommes seuls, il n’y a personne ici. On respire.
De retour au bus, on rassemble du bois mort et on se fait un petit feu sur lequel cuire notre dîner. On ouvre la bouteille de porto qu’on a acheté quelques jours auparavant, aux vignobles de Murdering Point, et on se délecte du liquide sombre et sucré. Dans les fourrés, on entend les petits bruits des habitants de la forêt en vadrouille. On dort repus et heureux. Le lendemain matin, une promenade le long de la rivière achève d’apaiser nos âmes de hippies : les formes voluptueuses des eucalyptus étendent leurs silhouettes argentées au-dessus de l’eau, la lumière du soleil joue parmi les feuilles et l’onde. Magique.
En écumant les Atherton Tablelands, on se rend compte que le paysage est varié : bientôt, on dépasse les étendues sèches pour s’enfoncer à nouveau dans les profondeurs d’une forêt tropicale verdoyante au Mount Hypipamee National Park. On se grille des saucisses pour le déjeuner, et tandis qu’on est fort occupés à se lécher les doigts pour récupérer jusqu’à la dernière goutte de jus, Craig bondit soudain avec un cri victorieux : « casoar ! casoar ! »
Bien sûr, on ne bouge pas d’un poil. C’est notre mission depuis qu’on a pénétré dans le territoire des casoars de parvenir à en voir un en liberté dans son milieu naturel, mais jusqu’ici ces grands oiseaux nous ont échappé. Ca fait maintenant quelques jours que s’écrier « casoar ! » est une blague à la mode au sein de notre trio débile, et le manège de Craig ne retient pas notre attention. Pas découragé pour autant, ce dernier se lève et se rue vers son appareil photo : jusqu’où ira-t-il ? Je jette un œil par-dessus mon épaule.
Et là je le vois, le casoar. Il s’aventure hors du couvert des arbres pour visiter l’aire de pique-nique. Les quelques personnes jusque là tranquillement installées se lèvent soudainement, s’écartent et dégainent leurs appareils photo : c’est une sacrée chance de voir cette créature de si près, mais personne n’oublie les multiples avertissements postés par le service des parcs et des forêts. Un casoar, c’est potentiellement dangereux : non seulement ça a un casque en dur bien solide sur la tête, mais en plus ses grosses pattes sont pourvues de griffes capables d’éventrer n’importe quel être vivant perçu comme une menace. Un casoar, ça connaît le taek-won-do.
On descend du bus et on s’approche pour le regarder de plus près (quand même !). C’est un jeune : il n’est pas aussi grand qu’un adulte, et son casque n’est pas encore bien formé. C’est une créature calme, paisible, pas déphasée pour deux sous par toute l’agitation et l’intérêt qu’il entraîne chez les humains qui l’entourent. Et puis, il est superbe, et ça je ne m’y attendais pas : quand on voit un casoar en photo, on se dit que c’est assez étrange comme bestiole, et pas loin du vilain. En vrai, tout est différent : il a des pattes immenses et puissantes, de longues plumes noires et soyeuses aux reflets dorés, un cou souligné de bleu et de rouge vifs. On l’observe avec émerveillement, et puis il s’en va à nouveau, sans se presser, pour disparaître dans le bush.
On s’en va nous aussi dans le bush, mais en bons humains disciplinés, on suit un sentier. Il nous emmène jusqu’au Cratère, un puits naturel aux dimensions vertigineuses qui s’ouvre brusquement dans la pierre. Au fond, un vaste rond d’eau verte. Les parois dégoulinent de roche et de lianes. Plus loin, on ajoute une cascade de plus à notre collection : Dinner Falls. Les deux branches de la cascade descendent le roc noir comme les fourches d’un éclair dans le ciel nocturne.
Retour sur les routes. On quitte la forêt tropicale pour découvrir des vallées de fermes sous un ciel lourd où couvent quelques gros nuages. Sur une colline bien nommée (Windy Hill, littéralement « la colline venteuse »), vingt turbines tournent follement dans un vent à décorner les bœufs : ensemble, elles produisent suffisamment d’électricité pour approvisionner 3500 foyers. On traverse Ravenshoe, le village le plus proche : prononcez « Raven’s hoe » et non « Raven shoe » ou vous allez fâcher les locaux. Le premier veut dire « la faux du corbeau », le second « la chaussure du corbeau » : si vous me demandez à moi, je vous dirai que les deux sont bizarres de toute façon !
Aux abords du village, on s’installe dans le Millstream Falls National Park pour la nuit. Dans la faible lumière de la fin du jour, on descend visiter Little Millstream Falls : plusieurs petites cascades se jettent ensemble dans un vaste bassin. Le lendemain, on visitera également Millstream Falls tout court, un peu plus loin sur la route : ce sont les chutes d’eau les plus larges d’Australie, qui se déversent depuis un long pan de basalt. Dans les herbes hautes des environs, on repère un petit wallabi bien camouflé…
Les cascades, c’est pas fini : les Atherton Tablelands sont décidément une région imbattable en la matière. On visite Millstream Falls, Pepina Falls, Souita Falls, Mungalli Falls, Ellinja Falls, Zillie Falls, Millaa Millaa Falls. Pas moins de sept cascades en une matinée ! Il y en a une petite en bord de route, une haute et étroite perdue dans la forêt et mal indiquée, une à deux étages qui fait partie d’une espèce de camp de vacances, et puis les trois dernières (Ellinja, Zillie et Millaa Millaa) qui composent le « Waterfalls Drive » et sont les plus populaires, c’est-à-dire les plus envahies : ce sont les seules où on croise du monde et un mini-bus de touristes.
On se pose près de Millaa Millaa Falls pour déjeuner, et au moment de partir on a une mauvaise surprise : le moteur tourne désespérément dans un bruit d’enfer, mais refuse d’enclencher les vitesses. Il faut dire qu’on aurait dû s’y attendre : cela fait environ une semaine que la boîte de vitesse se montre occasionnellement capricieuse. Craig jette un œil de ci de là dans le moteur, et finit par faire une vidange du fluide pour boîte automatique. Dans le liquide noirci, il retrouve de minuscules bouts de métal d’origine inconnue : pas bon signe. On remplit le réservoir approprié de fluide neuf et propre, et on pousse le bus : on peut démarrer, mais seulement en troisième ! On saute à bord et on file avant qu’il ait le temps de refroidir.
Avant de quitter les Atherton Tablelands, on fait un dernier arrêt à Malanda Falls. La forêt environnante est l’un des rares endroits où habite le kangourou arboricole (« tree kangaroo »), un marsupial aux faux airs de lémurien. C’est une créature discrète qui vit haut dans les arbres, et nous n’en voyons pas… les cascades sont décevantes également : la rivière passe juste sous la route et se jette dans une piscine de béton. On s’asseoit sur un banc devant ce triste spectacle pour tirer une triste conclusion : il faut faire quelque chose pour ce bus avant qu’il nous claque entre les doigts, on ferait mieux de rentrer à Cairns. Notre roadtrip du Queensland connaît une fin douce-amère, partagée entre le bonheur de ces deux jours dans les Atherton Tablelands et le regret de ne pas en voir plus…
Galerie photo : Atherton Tablelands




























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