Carnarvon, le parc maudit

Carnarvon est un parc national du Queensland, renommé pour ses falaises de grès couvertes de galeries de peintures aborigènes, et entourées de hauts palmiers luxuriants. Ca, c’est ce qu’on veut vous faire croire. Mais la vérité, elle, est toute autre, et aujourd’hui je me dévoue pour vendre le morceau : Carnarvon est un parc maudit.

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Ce qu’il faut savoir sur Carnarvon, pour commencer, c’est que le parc est tellement grand qu’il se divise en plusieurs sections : Salvator Rosa, Mount Moffat et enfin Carnarvon Gorge, la plus connue. Il existe donc de multiples points d’accès permettant de visiter le parc. Là, si vous avez la fibre voyageuse, vous vous dites tout naturellement : « ouah ! Trop cool ! Plein d’endroits à explorer ! ».

Ouais. Soit ça, soit ce sont simplement différents niveaux de l’enfer de Dante, c’est vous qui voyez.

Notre histoire commence par une belle journée de septembre, avec une Toothbrush au sourire tranche-de-papaye au volant de son fier destrier, une Nissan Pintara d’un blanc plus maculé qu’immaculé, car dans l’outback personne n’échappe à la poussière.

Après 2 mois de roadtrip et un nombre incalculable de pistes plus ou moins pourries à mon actif, c’est en toute confiance que je zoome à travers le village de Tambo et son centre d’information tenu par une Australienne d’adoption dont l’accent germanique hache encore toutes les syllabes anglaises (nous partageons ensemble la nostalgie du pain européen, pour une baguette croustillante d’un côté, une miche de campagne bétonnée de l’autre). Ma destination : Carnarvon National Park bien sûr, et plus précisément sa section la plus à l’ouest, Salvator Rosa.

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Sauf que c’est surtout moi, qui suis à l’ouest : alors que je roule à bonne allure mais sans imprudence sur la piste de terre (un rituel 80 km/h), voilà t’y pas que ma roue arrière passe dans une ornière selon toute vraisemblance bien détrempée. Et la voiture de valser en une queue de poisson doublée d’une sortie de route. Ah, cet instant de suprême clarté, où pendant quelques secondes on se sent totalement à la merci de la force centrifuge de la vélocité et où, sans la moindre trace de panique, on se fait simplement une petite réflexion étonnamment objective : « si j’avais roulé 10 km/h plus vite, je serais certainement partie en tonneaux. »

Je ne rigole pas. Tout a valsé dans la voiture, mon bidon de 20L d’eau inclus, chassé comme un vulgaire poids plume d’un bout à l’autre de l’habitacle arrière. Alors que je reviens piteusement vers la route, une fois la voiture à nouveau sous contrôle, je ne peux m’empêcher d’analyser à quel point j’ai eu de la chance de faire une sortie de route ici : dans un pré vide, sans clôtures, sans arbres, sans vaches, sans rien. L’incident se serait produit 5 minutes plus tôt que j’aurais tapé en plein dans une forêt d’eucalyptus, et ça aurait sans doute fait mal.

J’arrête la voiture sur le bas-côté et je constate les dégâts : en dehors du bazar sans dessus dessous qui règne maintenant dans mon habitacle, mon seul souci est un pneu démis de sa roue. J’entreprends de changer la roue immédiatement. Alors que je m’active, à moitié en état de choc mais toujours opérationnelle, une Australienne s’arrête à ma hauteur pour voir si j’ai besoin d’aide. « Non, ça va, merci ! » On tape la discute, et elle m’apprend que je ferais mieux de faire demi-tour de toute façon : un peu plus loin, un gué malmené par les fortes pluies et les passages de camion est maintenant infranchissable sans un vrai bon 4×4.

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Tant pis pour Salvator Rosa ? Non, pas encore ! Après une bonne nuit de sommeil, je tente le coup par une autre route, un peu plus longue. La journée est magnifique, la route s’étend devant moi, j’ai le plaisir de croiser un beau serpent, et le paysage est splendide. Et puis, au bout de 100 km, c’est le drame : j’arrête la voiture devant un immonde bourbier qui s’étend sur près de 10 m, un miasme détrempé que ma pauvre voiture n’arrivera jamais à franchir toute seule. Bon, ici aussi, il faut un 4×4, un vrai. Plus qu’à faire demi-tour. Après tout, c’est jamais que 100 bornes, hein… ?

Je roule, je roule, et je roule encore, jusqu’à revenir au point de départ puis continuer mon chemin sur le bitume de l’autoroute jusqu’à une aire de camping au bord d’une rivière, non loin de la ville de Mitchell. Crevée, mais pas démontée : tant pis pour Salvator Rosa, mais demain, c’est décidé, j’attaque Mount Moffat, la section du milieu !

A la base, Mount Moffat semble bien se passer. Certes, il y a ces camions de bûcherons qui déboulent à fond les manettes sans prévenir au détour des virages à angle mort et avec lesquels le téléscopage n’est évité que par une opération du Saint Esprit et un demi-centimètre de marge, mais au moins la piste est sèche. Ouais. Sauf que ce qui a séché, aussi, ce sont toutes les tranchées que les énormes roues desdits camions ont creusé dans la route quand celle-ci était encore mouillée. Résultat, il faut à la fois ralentir et slalomer comme un pilote de haut niveau afin d’éviter de racler le bas de caisse… et tôt ou tard ce qui devait arriver arriva, ça racle, et la voiture de se mettre à joyeusement pétarader.

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Bon. Il reste encore +30 km avant de voir le bout des tranchées… euh… de la route… et ma voiture est déjà amochée, je décide donc une nouvelle fois de faire demi-tour avant que ça ne tourne à la catastrophe. Au patelin suivant, un mécano sympathique ressoude mon tuyau d’échappement déglingué pour $10, et c’est reparti. Mais où !?

Salvator Rosa abandonné, Mount Moffat abandonné… il ne me reste plus qu’à tenter ma chance à Carnarvon Gorge. Mais comme je suis une sacrée tête à claques, est-ce que je décide d’aller à Carnarvon Gorge directement par l’autoroute bitumée ? Non, bien sûr ! C’est tellement plus amusant de passer par les routes secondaires et leur surface en lambeaux. Surtout quand on est en veine.

Après une journée de repos dans un coin camping tranquille des environs (quand même…) me voilà donc à l’assaut d’une nouvelle route de merde. Vous vous souvenez du bourbier de 10 m, sur la seconde route de Salvator Rosa ? Bon, ben là, il y a le même, sauf qu’il est pire. Sans la moindre exagération marseillaise, devant moi s’étale maintenant un bourbier épique, le roi des bourbiers : sur 100 m la « route » n’est plus qu’une explosion d’eau et de gadoue. C’est tellement épique que je ne résiste pas à la tentation d’y faire un petit tour à pied, « pour voir », et que je m’enfonce presque illico jusqu’à la cheville, ma botte disparaissant totalement dans l’argile orangée. C’est tout juste si j’arrive à m’en dépêtrer.

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Bon, on va peut-être aller voir ailleurs, hein. Il y a une seconde route secondaire (trop de secondes, ce n’est jamais bon signe), qui a l’air en meilleur état. Jusqu’au moment où je commets enfin l’erreur irréparable, celle que vous attendiez tous : au lieu de m’arrêter avant le bourbier, cette fois, je m’arrête dedans. Eh oui.

S’en suit plus d’une demi-heure de travaux acharnés pour arriver à se dégager. Ma roue arrière coule pathétiquement dans la purée de pois (enfin, de carottes, vu la couleur) qu’est le sol. Il n’y a pas le moindre arbre à l’horizon et il faut donc se trimballer des cailloux pour tenter de bourrer quelque chose de solide sous les roues (et quand je dis « des cailloux », c’est un paquet de cailloux, parce que eux aussi ils coulent dans la gadoue). Bien sûr, moi aussi je n’ai de cesse de m’enfoncer dans la gadoue jusqu’aux chevilles au point d’en perdre mes bottes, et avec de la boue jusqu’aux coudes à force de creuser sous les roues, on peut honnêtement dire qu’il n’y a plus que ma voiture qui est maculée : moi aussi. Pour couronner le tout et malgré l’absence d’arbres, une pie trouve le moyen de soudain surgir de nulle part pour tenter de me bombarder la caboche, avant de disparaitre comme elle est venue. A ce stade là, les jurons commencent à déborder. Ca sort tout seul, et c’est pas grave : c’est l’outback, il n’y a personne pour m’entendre.

Mais le pire, dans tout ça, c’est que tout du long je sais qu’il n’y a qu’une seule personne à blâmer : moi et ma passion pour les dirt roads à la con.

Mes efforts acharnés finissent néanmoins par payer, et ma voiture et moi, aussi dégueulasses l’unes que l’autre, nous extirpons enfin du terrible bourbier. Ce qui est drôle, c’est que la seule façon dont j’ai pu me tirer de là, c’est en marche avant. Comme je n’ai aucune intention de continuer mon exploration de cette énième route maudite, cela veut dire qu’à peine sortie de mon bourbier il faut que je fasse demi-tour et que je m’amuse à le refranchir dans l’autre sens. Eh oui. Heureusement, après une longue étude des lieux, que je connais maintenant intimement il faut le dire, et de nombreux calculs savants, j’arrive à passer l’obstacle sans accrocs. Les roues patinent un peu, l’arrière de la caisse chasse légèrement, mais ça passe – juste.

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Pause. Récapitulons l’opé Carnarvon :

  • Route 1 – queue de poisson, sortie de route, pneu démis.
  • Route 2 – bourbier infranchissable.
  • Route 3 – tranchées qui raclent le bas de caisse, tuyau d’échappement démis.
  • Route 4 – bourbier épique que même Sylvester Stallone il y va pas.
  • Route 5 – embourbée et divebombée par une bloody magpie.

Je ne sais pas si c’est trop de route, pas assez de sommeil et une overdose de bouillasse, mais à peine sortie de la route 5 que mes yeux se mettent à me démanger comme pas permis et qu’un coup d’œil dans le rétro m’apprend que j’ai l’air d’une droguée qui vient de s’enfiler 3 ou 4 joints à en juger par mon blanc des yeux. Ou plutôt rouge des yeux. Il va donc falloir enlever mes lentilles de contact dès le retour au camp, et comme j’ai perdu mes lunettes je ne sais où il y a des semaines, cela signifie que je serai virtuellement aveugle jusqu’au moment où mes mirettes daigneront guérir. En même temps, deux jours de repos ça ne sera pas forcément du luxe après toutes ces mésaventures.

Le soir, au camp, je raconte ma formidable journée à un gentil voisin avec lequel j’ai bien sympathisé. C’est seulement en lui parlant que je suis saisie d’une illumination subite : dans tout ça, j’ai laissé mon jack dans le bourbier. Eh ben vous savez quoi ? J’irai pas le chercher !

Epilogue : je n’aurai jamais vu Carnarvon. Même la route principale, en majeure partie bitumée, se finit par plusieurs kilomètres de surface non-gourdonnée qui aurait sans doute été problématique cette année là au vu des conditions difficiles due à des pluies anormalement élevées sur l’ensemble de la région. Quand j’ai appris qu’en prime les vacances scolaires venaient tout juste de démarrer et que le camping serait sans doute bourré à craquer de mômes déchaînés et de 4×4 rutilants, j’a fait une croix défénitive sur Carnarvon, le parc maudit.

Note : vous aurez remarqué la triste absence de photos de galère, et je ne peux que plaider l’obsession d’arriver à rentrer dans le parc pour mon manque de rigueur photographique, couplé à la nécessité de me concentrer sur des sujets positifs pour préserver ma santé mentale. Je regrette de ne pas avoir d’images souvenir de cette galère à rallonge, mais pour ne pas vous laisser sur votre soif de “bourbier porn” je vous invite à jeter un oeil à l’article Kangaroo Island : à l’ouest qui vous donnera une excellente idée de la magnitude du problème.

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Déjà 2 commentaires sur ce post, on attend le tiens !

  1. Il manque effectivement dans cet article des photos de boue, de crocodiles affamés et de suspensions tordues !

    meduz' 23 August 2012 at 15:02 Reply
  2. Haha super bien ecris, j’adore! Je suis une suissesse (francophone) qui habite a Brisbane depuis bientot 10 ans. Tu m’as bien fait rire!

    swissfabs 20 January 2013 at 05:38 Reply

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A propos

Salut ! Dans la vraie vie, quand je ne me cache pas derrière mon sobriquet de brosse à dents, je m'appelle Stef.

Je viens de la Réunion, j'ai étudié à Montpellier, et je suis partie en Australie pour la première fois en 2006. J'avais 22 ans.

Depuis, on ne m'arrête plus, et je vis actuellement à Auckland, Nouvelle-Zélande. Tu as des questions ou envie de discuter ? Ecris-moi !

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