Ca y est : à nouveau seules. Notre Van maintenant en exil à l’autre bout du continent, dans la chaleur tropicale de Cairns, nous poursuivons notre exploration du sud hivernal. Après une journée blottie au creux d’une bibliothèque d’Adelaide, nous reprenons les routes : de nuit, on descend longuement la « botte » de la péninsule de Fleurieu. C’est depuis son extrêmité, à Cape Jervis, que nous prendrons le ferry pour Kangaroo Island. Mais en attendant, nous allons passer quelques jours à camper non loin de là, dans le Deep Creek Conservation Park.
Tout est désert. La lueur jaune de nos phares donne un cachet surnaturel à la route de terre qui nous entraîne dans un couloir de yaccas géants. Le ciel est étoilé, il n’y a pas un bruit ni une autre lumière à la ronde. Nous n’en voyons pas plus : un snack rapide et on se couche, assomées par les heures de route. Durant la nuit, nous sommes réveillées par ce qui semble être un bruit de souris, mais dans notre état apathique nous n’y prêtons guère attention…
Au lendemain, le réveil est gris, seulement tranché par une bande de rouge éphémère à l’horizon : c’est l’hiver, pas de surprises. On paresse dans le luxe de nos couvertures bien chaudes, et on petit-déjeune en intérieur pour une fois. Quelques brèves excursions dans nos alentours immédiats révèlent une multitude de yaccas touffus et d’eucalyptus, ainsi que de vastes pelouses bien vertes qui font le bonheur des kangourous : une bonne vingtaine d’entre eux se régalent paisiblement non loin. Par-délà cette scène champêtre à l’australienne, on distingue le bleu de l’océan. Le temps comme l’endroit se prêtent au repos, et nous restons si tranquilles à lire, écrire et dessiner sur notre matelas que les kangourous viennent presque brouter jusque sous nos fenêtres…
Ces douces rêveries rythmées par le croassement des corbeaux et le pépiement d’autres oiseaux finies, nous décidons enfin de nous mettre en mouvement le temps d’une petite randonnée jusqu’à une cascade. Le sentier nous fait descendre et nous enfoncer dans une végétation exubérante, un type de « jungle » différent de celui auquelle nous avons été habituées dans les Otways, et dont les yaccas sont le symbole évident. On trouve des fleurs sauvages rouges, jaunes, blanches et mauves, et des pieds verts aux feuilles triangulaires : autant de petits détails délicats et hauts en couleur que nos vagabondages dans la mallee nous ont appris à apprécier. Cette bien jolie balade nous amène finalement jusqu’au bassin des chutes, encaissées entre les pans des collines. Leur cours tumultueux est teinté de jaune, de terre et de débris charriés par les grandes pluies hivernales. Une collection d’îlots de bulles dérivent dans le bassin, et parfois ces derniers se rassemblent dans un recoin plus calme pour former des tapis de mousse.
On se pose un moment avant d’attaquer la remontée. Il pleuvouille, le temps a décidé de rester maussade. De retour à la voiture, nous ne sommes pas fâchées de pouvoir à nouveau nous abriter et nous réchauffer : avec la fin de la journée se lève un vent puissant, porteur d’averses en rafales. On pique-nique de fruits, de noix et de tartines. La nuit tombe. Dans le silence qui prélude notre sommeil, ça y est, on l’entend à nouveau : de légers craquements occasionnels, créés par les petits pas d’une souris qui crapahute sur des sacs plastique dans les tréfonds du bordel formé par nos possessions matérielles… et vient courir sur le dos d’Emilie ! Malgré tout, nous choisissons tant bien que mal de dormir : il fait nuit, froid, venteux et pluvieux, ce n’est clairement pas le moment de tout démonter à la recherche du terrible rongeur…
Le réveil est paisible : il a plu toute la nuit, mais maintenant le vent est enfin parvenu à chasser le mauvais temps. Il fait beau ! Nos amis les kangourous sont encore une fois de sortie sur les pelouses, et quelques superb fairy-wrens gambadent dans l’herbe. Il est temps de ranger notre bordel, mais c’est seulement en soulevant le capot pour vérifier les niveaux d’huile et d’eau qu’Emilie découvre enfin notre invitée surprise : une petite souris brune disparaît dans les profondeurs du moteur. La retrouver ? Aucune chance ! Mais finalement, la bonne fortune nous sourit : quelques instants plus tard, la souris pique un sprint pour retourner dans le bush… à la revoyure ! Nous pouvons « enfin » nous détendre et profiter d’un petit-déjeuner au soleil : c’est le bonheur total. Parmi les kangourous qui s’affairent à « tondre le gazon », on distingue une bête à deux têtes : une maman broute et son petit, dont la tête dépasse de la poche ventrale, fait de même. Un couple de red wattlebirds se pose sur une branche, c’est encore une journée tranquille qui s’annonce.
Bientôt, on plie le camp pour aller se garer un peu plus loin sur l’aire de pique-nique (Emilie prend grand soin d’essayer de ne pas nous arrêter trop près des buissons, de peur qu’une nouvelle souris vienne faire de l’auto-stop…), d’où débute notre rando du jour – le tout non sans assister à un défilé de kangourous sur la route !
Encore une fois, le sentier nous fait descendre, ce coup-ci jusqu’à Deep Creek Cove. Ce petit chemin tour à tour rocailleux, boueux et inondé est parfois envahi de végétation, tant est si bien qu’on se croirait presque sur une piste de kangourous. Parfois, nous avons vue sur l’immensité bleue de l’océan. On débouche du feuillage au bord d’une crête où s’ouvre un gouffre donnant vue sur le relief boisé d’un vallon au fond duquel coule la rivière. On se repose un moment sur un rocher chauffé par le soleil au bord de ce beau point de vue, qui respire la sérénité. Ne nous reste plus qu’à finir la descente jusqu’à la baie, où un torrent d’eau brunie se jette dans un océan de bleu. La baie est petite, cachée au milieu des collines dont les pentes se dénudent pour se jeter à la mer en jets de roche orange et noire. Un mince ruban de sable enfoui sous un amoncellement d’algues à demi-sèches borde le rivage. Des papillons orangés, des hirondelles et d’autres petits oiseaux voltigent dans les broussailles. On va crapahuter sur les rochers creusés par l’érosion, sur les pentes glissantes des collines, et on regarde notre paradis privé du jour sous toutes les coutures avant de s’y installer confortablement pour mieux en absorber le parfum.
Déjà, il est temps de remonter : c’est raide, et on est bien contentes de s’arrêter à nouveau à nos rochers au bord du gouffre. Ce bain de soleil incite à la sieste, mais nos estomacs nous rappellent à l’ordre : il faut revenir au camp ! Une fois de retour en haut, on a vite fait de préparer et d’avaler une plâtrée de spaghettis ensevelis sous du parmesan… le bonheur, une fois de plus ! On s’installe ensuite à l’ombre sur les tables pour passer un aprèm de détente, entourées qu’on est de toute une tribu de fairy-wrens qui pépient, sautillent et se donnent la chasse. Le soleil disparaît finalement derrière les collines, et marque la fin d’une nouvelle bonne journée.
Troisième jour à Deep Creek, troisième jour de randonnée ! Comme la veille, après une nuit de pluie et de vent on s’éveille à un ciel bleu parsemé de nuages oranges (mais il y a toujours autant de vent !). Un petit-déj, un café, et on prend la route pour rejoindre Cobbler Hill, dans une autre partie du parc, où nous attend la fameuse troisième randonnée. Un yellow-tailed black cockatoo au vol d’ivrogne pousse de toute la force de ses ailes contre le vent et passe lentement au-dessus de nos têtes dans un zigzag de bourrasques. Sous un temps magnifique, on suit le sentier qui descend parmi des patûrages verdoyants où l’on met de nombreux moutons en fuite. Du vert, du bleu, des collines, des moutons, un océan et du grand vent : on se croirait en Nouvelle-Zélande ! Mais non, nous sommes bien en Australie : des dizaines de kangourous se mêlent aux moutons ou bondissent comme des cabris sur les pentes raides et rocailleuses des collines. Quelques galahs voltigent dans le ciel en un éclair d’argenté, un eucalyptus nous fait de l’ombre et il n’y a personne alentours.
Le sentier, étroit et glissant, nous emmène jusqu’à un rivage de noirs récifs et de sable blanc : Blowhole Beach est incurvée d’eaux bleu-vertes et limpides. Quelques mouettes sont posées sur la plage, ballotées dans le vent ou réfugiées sur les récifs. On se pose nous aussi sur les rochers pour profiter de la scène au son grondant des vagues. Le vent soulève l’écume de leur crête de même que des voluptes de sable du sommet des dunes. « Otarie ! » s’exclame soudain Emilie : je baisse les yeux et en effet, juste là, en contre-bas dans l’eau claire, une otarie nous regarde de ses grands yeux ronds et curieux qui nous sont devenus si familiers en Nouvelle-Zélande. Aussi surprise que nous, elle plonge à nouveau et on suit du regard sa silhouette immergée qui s’éloigne. Sacrée bonne surprise !
Enthousiastes, on traverse la plage pour grimper sur la colline de l’autre côté. D’en haut, on observe un cormorant balloté sur les flots. L’eau est si transparente que lorsqu’il plonge pour pêcher, nous n’avons aucun mal à suivre des yeux sa silhouette sombre qui poursuit les éclats argentés que sont les poissons. On s’en va crapahuter hors-piste sur les rochers pour descendre jusqu’aux récifs et admirer les sculptures naturelles de l’érosion. Des petits cônes et escargots marins se sont collés un peu partout à la roche. Bientôt, on reprend notre chemin pour compléter la seconde moitié de la boucle qui doit nous ramener au camp : balade à flanc de falaise parmi les buissons où papillons et hirondelles règnent en maîtres, tandis qu’arômes et grenouilles ont conquis les ruisseaux. La remontée est idyllique mais raide, et nous entraîne ensuite à travers des forêts de filaos et d’eucalyptus. Deux aigles tournoient au loin, haut dans le ciel. On débouche finalement sur la route de terre qui nous ramène jusqu’à la voiture : en chemin, ce n’est ni piéton ni automobiliste que l’on croise, mais seulement un groupe de kangourous paresseusement étalés sur le bas-côté…
C’est notre dernier jour à Deep Creek, demain nous prendrons le ferry pour Kangaroo Island.
La souris a dû le sentir. Elle est revenue, et je la vois filer le long du lit en pleine nuit, petite boule d’ombre ultra-rapide…
Galerie photo : Deep Creek Conservation Park




























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