De Western River, nous nous rendons à Cape Borda, à l’extrêmité ouest de l’île : dans une petite pièce au calme, on peut s’installer le temps de regarder nos photos et recharger nos batteries. Dehors, un océan bouillonant d’écume se fracasse sans répit sur les récifs au pied des falaises. Le temps est nuageux, une fois encore, mais quelques éclats de soleil aveuglants tombent parfois sur les flots d’acier. L’ouest de Kangaroo Island est entièrement engouffré sous la protection de la Ravine des Casoars Wilderness (ne vous y trompez pas, il n’y a jamais eu de casoars si loin au sud !) et du célèbre Flinders Chase National Park : c’est donc là le quart de l’île qui a réussi à échapper à la déforestation. Malheureusement, il n’a pas réussi à échapper aux fameux feux de forêt : c’est ici que la foudre s’est déchaînée en décembre dernier. Résultat des courses, la plupart des randonnées sont fermées, et un paysage noirci et dévasté se déroule sous nos yeux attristés. Comme pour accuser le coup de ce sentiment désolé, notre brève balade jusqu’à la plage à Harveys Return révèle de dures trouvailles : un jeune lion de mer sans vie est étendu entre les rochers, sa belle fourrure crème et argent humide de pluie et ses orbites déjà vides. Que lui est-il arrivé ? Mystère, il ne porte pas de marque visible. Un peu plus loin, à l’embouchure du ruisseau, une bouteille en plastique et quelques autres détritus dérivent à la surface de l’eau.
On ne peut s’empêcher de se poser des questions qui ont sans doute déjà leurs réponses.
La journée touche à sa fin. Le soleil confère des couleurs chaudes et chatoyantes aux morceaux de forêts intouchés par les incendies, et les grands arbres se dressent sur la toile de fond d’un ciel mauve de tempête. Nous nous engageons sur Shackle Road, une route de terre devant nous mener à travers le Flinders Chase National Park, que nous comptons explorer le lendemain. On traverse de nombreuses flaques à grands renforts de gerbes d’eau avant de tenter le franchissement de trop : irrémédiablement, Titine s’arrête lentement dans un vaste bourbier d’eau et de sable boueux. La roue arrière gauche est enfoncée « jusqu’au cou » dans ce piège élémental et tourne désespérément dans le vide. Il fait presque nuit. Nous avons faim et froid, le temps est menaçant. Emilie pète un boulon entre larmes et colère pendant que je ne trouve rien d’autre à faire que me fendre la poire à notre situation : mes pieds s’enfoncent dans la boue jusqu’aux chevilles, mes bottes prennent l’eau, mes vêtements sont peu à peu moulés d’une couche de boue, j’y plonge mes mains pour tenter de dégager les roues et coincer des morceaux de bois dessous, et j’ai de la boue jusqu’aux coudes. J’ai le pire des fous rires qui m’empêche de respirer et, je le soupçonne, donne envie à ma tendre moitié de m’étriper. Oui, mais franchement : combien de temps ça fait que je n’ai pas joué dans la boue comme ça, moi ?
Nos efforts sont en vain : la voiture ne bouge pas, ne serait-ce que d’un poil. Il se met à pleuvoir, et la dernière lueur du jour se meurt. Il n’y a rien d’autre à faire : on abandonne, ce soir on dort sur la route, dans notre bourbier ! Toute la nuit, le ciel déverse sur nous jusqu’à la dernière goutte de ses réserves : il pleut des cordes, et on regarde le niveau d’eau monter avec un certain scepticisme. Tandis qu’Emilie s’imagine déjà ensevelie avec la voiture jusqu’aux profondeurs de la terre, je ronfle avec détermination.
« Demain, il fera jour ». L’adage ne nous fait pas défaut : le soleil se lève peu à peu sur notre drôle de situation. Le bourbier (et la route) se sont transformés en ruisseau plus qu’autre chose. De mon lit, je regarde cette vue inoubliable pour le petit-déjeuner, hilare. Maintenant qu’il fait jour, qu’il s’est arrêté de pleuvoir et que nous n’avons pas coulé jusqu’au centre de la terre, même Emilie prend les choses avec davantage de philosophie et se met à photographier notre remarquable coin camping. Les pâles couleurs de l’aube se reflètent dans les innombrables flaques d’eau, et l’atmosphère est paisible. Le petit-déjeuner consommé, il est temps de passer à l’acte : j’abandonne ma belle à la garde de la voiture, et je me mets en chemin à pieds pour aller chercher l’aide des rangers. Le centre de visiteur se trouve à 12 ou 15 km de là, il me suffit de suivre la route. L’odyssée me prend 3 heures, durant lesquelles je ne rencontre pas le moindre humain ni le moindre véhicule. Seul un kangourou me regarde passer depuis les fourrés, d’où s’envolent parfois quelques crimson rosellas et currawongs. J’ai de la chance : je ne subis qu’une seule averse, mineure et de courte durée. Vers la fin du chemin, je croise quelques Cape Barren Geese (des oies sauvages) qui poussent des grognements « chewbaccaesques » amusants.
J’arrive au centre d’information. Je suis sèche mais encore boueuses des pieds à la tête, autant vous dire qu’il y a de quoi faire tache parmi les touristes bien sapés et trop parfumés. Les rangers m’écoutent avec un amusement visible, et bientôt j’embarque avec deux d’entre eux dans une ute (un pick-up) moderne et confortable : le chemin que j’ai parcouru ce matin défile maintenant en sens inverse, vite et sans efforts. Bientôt, la silhouette d’Emilie apparaît à côté de notre véhicule embourbé : les rangers attachent une corde à la bête, et en quelques instants, ça y est, nous sommes tirées d’affaire. Le bourbier est un tel désastre qu’il est effectivement impossible de le franchir sans 4×4 : les rangers vont fermer la route. On les remercie et on file jusqu’à West Bay, sur la côte ouest du parc, pour un lunch et du repos bien mérité : une forêt brûlée couverte de jeunes pousses nous mène jusqu’à un superbe point de vue sur une baie de sable blanc où la rivière rejoint un océan houleux. On s’étale, et on met toutes nos affaires humides à sécher sur la vaillante Titine-étendoir…
Malheureusement, cette conclusion idyllique n’est que temporaire : en début d’aprèm, un ranger passe par là et en profite pour nous signaler que nous n’avons pas le droit de camper ici. Nous n’avons pas d’autre choix que mettre les voiles, pour notre plus grande frustration. Tous les campings de Flinders Chase sont fermés à cause des dégâts causés par les incendies, et la seule solution pour rester dans le coin est de se payer une nuit au caravan park le plus proche. Très peu pour nous, nous n’avons pas envie de débourser. On fait donc fi des hauts lieux du tourisme Kangaroo Islandien (à savoir le Cap du Couedic, Admirals Arch et Remarkable Rocks : tous situés sur la côte sud de Flinders Chase) pour avaler du bitume et aller camper bien plus loin à l’est, à Murray Lagoon. Au fond, nous n’avons aucun regret : ces endroits ne nous attiraient pas plus que ça, trop exploités, trop fréquentés. Sur la route, on donne la chasse aux arcs-en-ciel. Une dernière frayeur nous attend : sans préavis, un gros kangourou jaillit brutalement des buissons, juste sous notre nez. Emilie freine et donne un coup de volant. Le kangourou, réalisant lui aussi le danger, change sa trajectoire au dernier moment. L’un dans l’autre, la collision est évitée d’un cheveu.
Voilà pourquoi il ne faut jamais rouler à plus de 80 km/h.
Galerie photo : West End
Salut ! Dans la vraie vie, quand je ne me cache pas derrière mon sobriquet de brosse à dents, je m'appelle Stef.
Je viens de la Réunion, j'ai étudié à Montpellier, et je suis partie en Australie pour la première fois en 2006. J'avais 22 ans.
Depuis, on ne m'arrête plus, et je vis actuellement à Auckland, Nouvelle-Zélande. Tu as des questions ou envie de discuter ? Ecris-moi !