On pénètre les Grampians, l’un des parcs nationaux les plus réputés du Victoria, en fin d’après-midi. Nos vieux os de bourlingueurs ont été réchauffés aux mille délices d’une douche chaude gratuite au centre d’information de Dunkeld, petite bourgade à l’entrée du parc. Malheureusement, chauds, nous ne le resterons pas longtemps : il fait un froid de canard. En revanche, mouillés, on peut le rester : il pleut ! Pas étonnant que la plupart des commerçants à qui nous avons parlé aient fait de gros yeux quand nous avons mentionné qu’on allait camper dans les Grampians, en plein hiver…
Quelques swamp wallabis détrempés décampent dans les fourrés. On atteint rapidement l’aire de camping de Wannon Crossing, et nos petits doigts gelés luttent comme ils peuvent pour enfoncer les piquets de la tente de Van dans le sol dur et rocailleux qui lui est alloué. Pendant ce temps, Emilie a installé notre réchaud à gaz dans les toilettes, histoire d’avoir un bout de tôle au-dessus de la tête… des nuages poussés par le vent défilent devant la lune, et parfois des éclaircies laissent entrevoir un champ d’étoiles. Il est temps de dormir.
On se réveille un peu tardivement (vers 9 heures), et on prend un petit-déjeuner pas pressé au vu des conditions météo toujours bancales : la pluie s’est arrêtée, mais le temps gris et brumeux n’est pas des plus engageants. La silhouette bossue des montagnes baignées de brouillard accompagne notre route, sur laquelle on croise à nouveau le chemin d’une poignée de wallabis. Premier arrêt : Silverband Falls, une courte balade à travers la forêt. Le parc a subi de graves incendies il y a environ 2 ans (début 2006), et le résultat sur le paysage est impressionnant et étrangement magnifique : une forêt verte et noire de troncs calcinés et de jeunes pousses par milliers. L’ensemble est rendu encore plus fascinant par la saison : grâce aux pluies hivernales, tout est bien vert, le torrent coule avec vivacité et un réseau de petits ruisseaux s’est formé sur les pentes boisées. Contrairement à ce que la « sagesse » commune laisse à penser, l’hiver nous apparaît comme la saison parfaite pour être ici… une sensation qui se confirme lors de notre arrivée à la cascade : selon les panneaux informatifs, les Silverband Falls sont censées disparaître lorsqu’elles touchent le sol (l’explication étant qu’elles s’infiltrent parmi les roches pour couler en sous-sol avant de ressurgir plus loin dans la forêt). Pas en hiver ! Les chutes sont en grande forme et jaillissent à toute force dans une petite mare, dévalent un lit de galets et donnent vie au torrent.
Cette petite escapade nous séduit, et on se rend ensuite à Halls Gap pour vérifier le bulletin météo. Le côté touristique de l’endroit devient apparent dans le centre d’information (moderne et spacieux) et la collection de logements vacanciers qui composent la petite bourgade. Encore une fois, nous sommes heureux d’être en hiver : il n’y a pas beaucoup de monde à cette saison. Après une visite des lieux, on décide de mettre le cap vers les Wonderland Ranges et de faire confiance au temps en attaquant une randonnée plus consistante : monter jusqu’aux Pinnacles via le Grand Canyon.
Le chemin nous emmène marcher sur des caillasses le long d’un ruisseau. On pénètre le cœur et les artères de ce superbe massif de roches boursouflées aux formes tantôt arrondies, tantôt affûtées ; aux hautes parois qui semblent presque se rejoindre au-dessus de nos têtes. Seule la rembarde d’acier qui aide notre progression sur ce terrain glissant entrave l’immersion. Il ne pleut pas, et le temps est à l’atmosphèrique : brume, nuages, rares rayons de soleil qui viennent parfois frapper la roche pour la lisser d’une teinte orangée. Le sentier nous ramène dans des morceaux de forêt qui côtoient le roc, des arbres à l’écorce noire, brune ou orange. On passe par Echo Cave et ses délicates sculptures d’érosion ; Cool Chamber, une crevasse basse et humide au bas d’une paroi ; Bridal Veil Falls qui se déversent en fins rubans de soie à travers notre chemin ; et enfin Silent Street, un petit goulet étroit, une sorte de mini-canyon silencieux où l’on découvre un mince filet d’eau, quelques touches de verdure entre les roches aux couleurs chaudes, un dernier couloir naturel avant de déboucher sur l’espace ouvert du sommet. Les roches semblent se dérober sous nos pieds pour dévoiler une vue vertigineuse sur les bois et les patûrages des environs. On distingue une floppée de cacatoès en plein vol, loin au fond de la vallée, toison de petits points blancs qui se meuvent à l’unisson. Plus près de nous, un corbeau croasse sur sa branche. De chaque côté, les pans du massif se jettent dans le vide… ou prennent racine dans la terre, c’est selon. Un brin de détente, et il ne nous reste plus qu’à redescendre.
De retour à la voiture, il est déjà 15H30 et on se jette comme des affamés sur nos sandwichs. On prend ensuite le chemin de Reed Lookout : une bande de lumière douce sous un ciel chargé de nuages clairs dévoile les plaines au loin, au pied d’une autre chaîne. On est tous bien crevés de notre escapade aux Pinnacles, et Van reste à la voiture pour piquer un petit roupillon tandis que l’on rassemble nos dernières étincelles d’énergie pour suivre le court sentier jusqu’aux Balconies. Bien nous en a pris : la vue y est sublime, la lumière chaude de fin du jour confère chaleur et relief aux pentes rocheuses et boisées du massif à nos pieds. Le timing est parfait, et on reste là de longues minutes à regarder l’ombre peu à peu gagner du terrain sur la lumière à mesure que le soleil descend derrière la ligne des montagnes. Les nuages sont poussés au gré du vent sur les sommets, tout est tranquille, une terre sereine attend la nuit. Et nous, nous devons encore trouver un coin camping.
La route nous emmène jusque dans la Wartook Valley. Des dizaines et des dizaines de kangourous sont de sortie pour se nourrir dans les verts patûrages de la région, des petites têtes de joeys dépassent de quelques poches. Certains s’éloignent à notre passage et bondissent les clotûres de fil de fer avec aisance et légéreté. Plus loin, un émeu apparaît dans la lueur de nos phares. Il se dandine tranquillement sur le bitume avant de filer dans les fourrés où son partenaire l’attend. La route de Roses Gap nous amène jusqu’à Troopers Creek : surprise, il y a déjà 2 groupes de campeurs installés ! C’est étrange de ne pas camper seuls pour une fois. L’étonnement passé, on a tôt fait de s’installer à notre tour : bientôt, le bois est rassemblé, et une bonne flambée égaie le rond de tôle qui sert de barbecue. Ce soir, on cuit nos légumes au feu de bois, sous les étoiles !
Le lendemain, on petit-déjeune au chant dément des kookaburras qui nous parvient depuis les profondeurs de la forêt. Le camp plié, on s’engage sur Mount Zero Road, une belle route de terre battue orange qui défile entre les troncs torturés des eucalyptus. Le temps est nuageux mais acceptable, comme à l’ordinaire. Au bout de la route, en revanche, une mauvaise surprise nous attend : le parking fourmille de gens ! Heureusement, il suffit de 5 minutes de marche pour les laisser derrière nous, et les décibels de leurs piaillements surexcités sont rapidement avalés par l’épaisseur du bush. Aujourd’hui, on commence par le Gulgurn Manja Art Shelter : une caverne décorée de peintures aborigènes. Gariwerd (nom aborigène des Grampians) est en effet la région du Victoria la plus riche en la matière, et regroupe plus d’une centaine de sites. Seuls 5 d’entre eux sont ouverts au public et marqués sur les cartes du parc.
Sur le sentier, on remarque les détails de plusieurs fleurs sauvages aux couleurs rouge, jaune ou blanche, et la touffe extravagante des grass-trees. Au bout, le roc est à nouveau l’élément qui domine notre horizon. La caverne/crevasse décorée de petites mains ochre est protégée par un grillage : cela ne nous surprend pas, nous en avions déjà fait l’expérience à Red Hands Cave dans les Blue Mountains. Cette mesure de sécurité est à la fois décevante et compréhensible, plus que toute autre chose elle nous attriste. Sans chemin, on continue notre exploration de la zone en crapahutant sur la roche un long moment. C’est un endroit beau, simple et serein où on se sent rapidement chez soi ; en contemplant la vue panoramique sur les plaines environnantes on se prend à rêver d’une époque différente, où un autre peuple règnait sur l’Australie et la fumée de leurs feux de camp devait se voir à des kilomètres à la ronde depuis les hauteurs sur lesquelles nous savourons le silence du bush.
Sur le chemin du retour, Emilie repère miraculeusement un éclat de rouge à la cîme d’un groupe de cyprès : un Gang-Gang cockatoo ! Il s’agit d’un cacatoès au plumage anthracite, le mâle a la tête rouge surmontée d’une crête fine et légère. Dans un arbre voisin, la femelle plus discrète (tête anthracite comme le corps) affiche un poitrail bellement strié d’orange. Tous les deux sont très occupés à manger sans bruit : ils tiennent les graines des cyprès entre leurs pattes et les grignottent avidement. Ils nous laissent approcher sans broncher, et on se dévisse le cou pour parvenir à mieux les regarder à travers le feuillage. Ce sont de très beaux oiseaux, extrêmement discrets (contrairement aux cacatoès à crête jaune, qui annoncent toujours leur présence en braillant) et pas si communs… quelle chance d’en voir enfin ! Après de longues minutes d’observation émerveillée, on les laisse à leur repas affairé.
Il est temps d’attaquer notre seconde marche du jour : Hollow Mountain. On grimpe sur un sentier rocailleux et « nature » bien agréable et comme on les aime malgré le côté casse-gueule de certaines roches finement recouvertes de sable et de poussière. La piste nous emmène au pied de parois quasi-verticales de roche orangée. Dans les fissures et les crevasse de la pierre, un bouquet de fougères, un arbre colimacé et même un petit pied de fleurs fuschia mènent une vie précaire (ou pas ?). Au sommet, en plein air, des bourrasques sifflantes et glacées nous attendent. On s’asseoit au creux de la montagne, dans un abri de tas de rochers géants, puis on continue l’exploration qui révèle quelques vues vertigineuses à flanc de falaise : ici, contrairement aux Pinnacles, il n’y a aucune infrastructure humaine, et ça fait du bien. Tout en haut, quelques plaques d’herbe tachent le roc de vert vif. Des creux d’érosion recueillent l’eau de pluie et forment une collection de mares naturelles. On passe un petit moment sur ce toit du monde avant de redescendre pour fuir le vent et le froid qu’il aiguise par son passage empressé.
Cette belle matinée conclue notre visite de Gariwerd, et on s’effondre avec bonheur dans la voiture, crevés par l’exercice et le grand vent. Les batteries et les cartes mémoire de nos appareils ont elles aussi donné leurs dernières ressources, et le reste de la journée se passe au calme dans le centre d’information d’Horsham, à recharger. Ce soir, on campe au Mount Arapiles-Tooan State Park, un dernier morceau de relief à l’horizon avant d’attaquer la région des déserts…
Galerie photo : Grampians National Park
Salut ! Dans la vraie vie, quand je ne me cache pas derrière mon sobriquet de brosse à dents, je m'appelle Stef.
Je viens de la Réunion, j'ai étudié à Montpellier, et je suis partie en Australie pour la première fois en 2006. J'avais 22 ans.
Depuis, on ne m'arrête plus, et je vis actuellement à Auckland, Nouvelle-Zélande. Tu as des questions ou envie de discuter ? Ecris-moi !