Nous sommes en février 2009, le Victoria brûle, les gens meurent, les animaux aussi, des villes sont détruites et les souvenirs disparaissent à la pelle. La dévastation est d’une telle ampleur qu’elle ne fait pas uniquement la une des journaux australiens, mais parvient même jusqu’à nous, au-delà des océans, dans nos actualités du monde : le Victoria est en flammes. L’état brûle peut-être comme il n’a jamais brûlé auparavant, et pourtant les feux de brousse ne sont pas un événement hors du commun en Australie. Chaque année, chaque été, les conditions s’accumulent peu à peu : le thermomètre monte à en exploser, on dépasse allégrement les 40° à l’ombre. La pluie de l’hiver, pourvoyeuse d’un éclat de vert aussi rafraîchissant que temporaire, n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. L’herbe est sèche, sèche, sèche ; les champs jaunis s’étendent à tous horizons, les ruisseaux s’étiolent et les cascades s’asséchent. Les nuages d’orage s’amoncellent.
La foudre frappe. Un touriste idiot ne respecte pas les interdictions de faire du feu. Un pyromane meurtrier décide de craquer une allumette. Il n’en faut pas plus, et les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 300.000 hectares calcinés, des centaines de maisons détruites faisant des milliers de sans-abris, un « death toll » (nombre de morts) arrêté à 181 mais dont on sait bien qu’il va continuer à enfler à mesure que les forces de l’ordre écument les débris. Des villages entiers rasés de la carte.
Sur notre planète, il arrive des catastrophes tous les jours. Certaines font même partie d’un quotidien à long terme. « Pourquoi s’afoler pour les feux du Victoria alors que l’Afrique meurt de faim depuis des années ? » demandent certains internautes pas forcément pétris de tact. Oui, nous sommes touchés avant tout quand le glas sonne à portée de notre oreille, quand le couperet s’abat sur des personnes ou des lieux que nous connaissons. Mais la question est-elle vraiment pertinente ? Est-ce le moment d’avoir ce genre de débats pseudo-intellectuels, ou le moment de la fermer et de se recueillir ensemble sur les tragédies qui nous touchent, quelles qu’elles soient ? Est-il vraiment respectueux de venir remettre en cause le chagrin d’autrui ?
Le destin d’une bourgade plus que toute autre m’obsède : Marysville. J’ai vécu dans la région pendant près de trois mois au début de l’année dernière. Je me suis rendue à Marysville la majeure partie de la semaine, pour y travailler. Les rues enjolivées de grands arbres touffus, habités par des perroquets multicolores ; le petit magasin de bonbons où l’on se ravitaillait en boules de chocolat blanc artisanal fourré à la framboise ; le op shop poussiéreux que je dévalisais de ses magazines Australian Geographic ; les balades dans les forêts humides luxuriantes qui ceinturent la ville ; les promenades le long de torrents envahis de fougères arborescentes exubérantes.
Il n’en reste rien. Marysville fait partie de ces villes de sang et de cendres où seule une dizaine de bâtiments a réussi à survivre au massacre. La forêt si magnifique qui caractérisait la région va rejoindre les rangs de tous ces hectares de bush-brindille où ne perdurent que des troncs cadavres. La dévastation est telle que le nombre de morts demeure une inconnue. La liste officielle s’est arrêtée à 15 décès, mais officieusement on parle d’entre 50 et 100 victimes – pour une bourgade de 519 habitants.
Dans ce comté sinistré résident des gens qui me sont chers. Le garagiste de Buxton et sa femme, qui nous avaient si adorablement invités à dîner quand on était venu faire réparer notre voiture. Ils ont réussi à se réfugier à Melbourne mais ne savent pas dans quel état ils vont récupérer leur maison. Leur magasin de biscuits nouvellement étrenné à Marysville n’existe déjà plus.
Je ne cesse de revoir le sourire radieux de ma collègue de travail, Rasma, quand je suis trop brièvement repassée la voir il y a à peine un mois et demi. Je n’ai trouvé qu’une mention succinte d’elle sur un blog anonyme. L’auteur y dit que sa maison a brûlé, et qu’elle n’a pas de nouvelles de Rasma elle-même. Son nom n’est pas sur la liste des victimes, mais cela veut-il vraiment dire quelque chose quand on sait que cette liste est incomplète ?
Enfin, il y a Kingbilli. Kingbilli, c’est le refuge animalier où j’ai vécu durant ces 3 mois dans la région. C’est un domaine qui a tous les airs d’un petit paradis, et dont la propriétaire, Georgina, recueille sans cesse wombats, kangourous, possums et koalas blessés ou orphelins pour les élever, les soigner et les rendre à la vie sauvage où est leur place. Que va-t-il advenir de Kingbilli ? Encore une fois, des informations aussi précises sont difficiles à trouver sur la toile. Je n’ai déniché de référence à l’endroit que sur le blog d’une voyageuse canadienne qui a résidé là-bas après moi. Ses mots sont simples : « aux dernières nouvelles, Kingbilli serait en feu ». Vont-ils parvenir à combattre et contenir l’incendie, ou cet endroit va-t-il lui aussi disparaître ?
Je suis maintenant à plus de 10.000 km de l’Australie, mais mon cœur réside encore là-bas, et mon esprit est avec tous ces gens qui souffrent et qui luttent pour affronter les cartes qu’un destin cruel vient de leur jouer.
Prenez le temps de regarder les liens ci-dessous, et peut-être de participer aux systèmes de dons mis en place pour venir en aide aux victimes des incendies, humaines comme animales.
Dons
Restez informés :
Merci.
Mise à jour : 15/02/09
C’est avec beaucoup de soulagement que j’ai reçu aujourd’hui de bonnes nouvelles :
- Kingbilli est parvenu à contenir les feux. Tout le monde va bien, et Georgina est occupée comme il se doit à voler au secours de tous les animaux blessés et orphelins qui ont eux aussi subi les incendies.
- Rasma, ma collègue de travail, est saine et sauve, de même que sa famille. Mieux encore, elle fait partie des rares habitants de Marysville qui ont réussi à sauver leur maison.
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Je viens de lire cet article dans The Age http://www.theage.com.au/nationa... qui parle d’un wildlife shelter. Il me semble que la description correspond a Kingbilli.
Non, il ne s’agit pas de Kingbilli
L’emplacement du refuge et le nom de sa propriétaire ne sont pas les bons.
Par ailleurs, j’ai enfin réussi à obtenir des nouvelles grâce à Nora, la canadienne que je mentionne dans l’article. Il semblerait que Kingbilli ait dû affronter les feux mais qu’ils soient parvenus à les contenir. Aux dernières nouvelles, tout le monde va bien, la propriété est toujours là et Georgina court dans tous les sens pour venir en aide aux animaux…
Quel soulagement !